A quelques jours des élections législatives allemandes, la politique énergétique ne divise pas réellement les deux principaux candidats, la chancelière Angela Merkel (CDU/CSU) et Martin Schulz (SPD). La population allemande soutient le choix d’une transition énergétique forte, assumée, à destination des énergies renouvelables. Pour autant, un récent rapport de France Stratégie souligne les ambigüités de cette politique, qui a réussi à augmenter, de façon spectaculaire, la part des énergies renouvelables, mais sans réduire, pour l’heure, les émissions de gaz à effet de serre, notamment dans le secteur industriel, et a fait exploser les factures d’électricité. Analyse.

Ce week-end, le 24 septembre, les Allemands vont renouveler le Bundestag, la chambre des députés, mais que le futur chancelier s’appelle Martin Schulz ou Angela Merkel, il ne risque pas de toucher à l’Energiewende, ou « virage de l’énergie », pris par l’Allemagne en 2011.

Des ambitions élevées, avec une volonté publique forte

Cette transition énergétique est l’une des plus ambitieuse d’Europe, visant un approvisionnement en électricité plus sûr et plus propre, en s’appuyant massivement sur les énergies renouvelables pour atteindre une sortie du nucléaire en 2022 et du charbon entre 2033 et 2050.

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L’organisme France Stratégie, rattaché au premier ministre français, vient de publier un rapport à charge, intitulé Transition énergétique allemande : la fin des ambitions ?. La ligne directrice de ce rapport est de souligner que l’Allemagne n’atteindra pas, loin s’en faut, la majorité des objectifs fixés en 2011.

30% d’énergies renouvelables dans le mix énergétique, bientôt 35%

Pourtant, les énergies renouvelables, notamment l’éolien et le photovoltaïque, continuent un essor spectaculaire. L’Allemagne était déjà, en 2011, le pays d’Europe où ces énergies étaient les plus développées, la tendance ne s’est pas ralentie : les énergies renouvelables ont dépassé les 30% dans le mix électrique allemande dès 2015, et devraient dépasser les 35% d’ici 2020 – objectif phare de l’Energiewende. Le pays devrait sortir du nucléaire, comme prévu, vers 2022-2025.

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Mix électrique en Allemagne 2015 (les chiffres entre parenthèses sont ceux de 2014)

Les causes de cette réussite sont une politique publique dynamique, une expertise technique reconnue, la maturité qu’ont atteint ces technologies – qui diminue leurs coûts et augmente leur rendement –, et des dépenses d’infrastructures plus que conséquentes. L’Allemagne a en effet décidé d’investir environ 25 milliards d’euros par an dans l’Energiewende, pendant 20 ans.

Malgré des factures d’électricité en forte hausse, la population soutient la transition

Et si les chantiers de parcs éoliens et photovoltaïques se multiplient avec la bénédictions de la population, les milliers de nouvelles lignes à très haute tension que la pays va devoir construire soulèvent des tensions et oppositions locales.

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Les conséquences se font également sentir sur la facture d’électricité : les tarifs pour les petits consommateurs ont plus que doublés entre 2000 et 2013. Pour une famille de 4 personnes, l’institut estime que ce choix énergétique coûte en moyenne 300 euros de plus par an.

Cela n’empêche pas que l’Energiewende « jouit toujours d’un fort soutien populaire et reste pour beaucoup d’Allemands un grand projet de société », affirme le rapport.

Mais une consommation de charbon qui repart à la hausse

Les autorités doivent profiter de ce soutien pour renforcer les autres objectifs, qui sont pour l’heure loin d’être atteints. Le plus problématique est probablement la consommation d’énergie primaire : elle devait baisser de 3% par an, et a augmenté de 0,9% en 2015 et de 1,1% en 2016. Berlin a beau justifier une partie de ce chiffre par l’afflux de réfugiés dans le pays, qui a nécessité des mesures d’urgence, y compris d’un point de vue énergétique, le problème est également structurel.

Et si le pays ambitionne une sortie du charbon, il construit pour l’heure de nouvelles centrales électrique fonctionnant à la lignite, et le charbon pèse encore 40% de son mix électrique. C’est une conséquence directe de la sortie du nucléaire : le pays a besoin de s’appuyer sur une source d’énergie fiable, mature et toujours disponible – ce que ne sont pas les énergies renouvelables intermittentes comme l’éolien et le photovoltaïque. Pour l’instant, et pour encore assez longtemps, cette solution sera, comme pour une majorité de pays du monde, le charbon.

Le stockage de l’électricité : un enjeu de poids

La question centrale, qui risque de bloquer rapidement l’essor des énergies renouvelables en Allemagne, est celle du stockage de l’électricité. Dépasser les 25% d’énergies intermittentes n’est possible qu’avec des systèmes de stockage efficaces, à grande échelle. L’Allemagne vient de franchir la barre des 20%, et aucune solution mature de stockage ne s’est encore imposée.

En multipliant, comme c’est prévu, les stations STEP et les fermes de batteries, le pays va répondre à une partie de ce défi. Mais une simple partie. Certains proposent un partenariat avec la Norvège pour y installer de vastes stations hydrauliques, et les utiliser comme réservoir d’énergie ; d’autres une accélération des expérimentateurs à échelle réelle sur les solutions de stockage à grande échelle, hydrogène, CAES, batteries à flux.

Défendre l’industrie allemande, c’est (encore) défendre le charbon !

L’autre question est celle de la dépendance de l’industrie allemande au charbon, et le fait que le pays ne souhaite pas faire peser la transition énergétique sur son secteur industriel. Le refus de s’aligner sur la position française proposant un prix plancher du carbone à 30 euros par tonne s’explique par ce choix : « Les Allemands dénoncent l’avantage compétitif très important qu’un tel prix plancher procurerait au parc nucléaire français. Pour le cabinet Pöyry17, un prix du CO2 de 30 euros par tonnes (€/tonne) ferait passer le coût marginal de fonctionnement des centrales à charbon de 35  euros par mégawattheure (€/MWh) à 55 €/MWh et celui des centrales à gaz les plus performantes de 39 à 47 €/MWh. Le prix du kWh pour les industriels allemands augmenterait de 40 % » expose le rapport.

Un augmentation que l’Allemagne refuse : la défense de son industrie demeure un axe fort de la politique, tant intérieure qu’extérieure, du pays. Les « sacrifices » que le pays doit faire pour basculer vers une énergies plus durable ne doivent pas avoir d’impact sur sa compétitivité industrielle. C’est sans doute là la raison principale de l’augmentation de la consommation d’énergies primaire.

Autres échecs : émissions de gaz à effet de serre en hausse, mobilité verte au point mort

Conséquemment, les émissions de gaz à effet de serre de l’Allemagne restent stables, alors que l’Europe est sur une pente largement descendante : l’Allemagne « reste aujourd’hui l’un des plus gros émetteurs de gaz à eff­et de serre en Europe avec 11,5 tonnes équivalent CO2 (téqCO2) par habitant, contre 6,5 téqCO2 en France », indique le rapport. Et le premier semestre 2017 a vu une augmentation des émissions de 1,2% par rapport au premier semestre 2016.

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Évolution comparée des émissions de gaz à effet de serre en Allemagne, en France et en Union européenne (base 100 en 2005)

Autre chantier en jachère, au moins en partie : la mobilité verte. L’objectif annoncé en 2011 était d’atteindre le million de véhicules électrique en 2020. A trois ans de l’échéance, le marché allemand, malgré des aides conséquentes, plafonne à 30 000 véhicules.

Des défis à relever

Cela étant, la vision pessimiste de France Stratégie peut sembler exagérée, notamment quand le rapport affirme que le gouvernement « pourrait bien imprimer une courbe moins ambitieuse au tournant énergétique ». Les chantiers de parcs d’énergies renouvelables ne devraient pas diminuer, c’est une certitude ; les infrastructures pour les raccorder au réseau national non plus.

Les points cruciaux sont bel et bien les systèmes de stockage d’électricité et, surtout, l’intégration de l’énergie verte dans un système industriel gourmand, économiquement dominant, lourd – et donc coûteux à rénover. Un chantier d’importance, que le nouveau gouvernement va devoir traiter rapidement s’il veut poursuivre la transition énergétique du pays.

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